Bon, les commentaires ne fleurissent pas comme le cerisier dans le jardin de mon voisin mais au moins quelques personnes lisent. Il n’en fallait pas plus à mon ego démesuré pour décider de publier un autre petit bout. Enjoy. And comment!
***
Il atteignit enfin le calvaire dont l’image lui était resté gravé en mémoire. Le mourant décharné, à la peau d’écailles blanches et aux bras ouverts sur la grande croix noire pourrissante prenait soudainement un sens nouveau et fatidique dont il se disait qu’il avait toujours soupçonné la nature. C’était un mensonge bien entendu. Il n’avait jamais rien pressenti si ce n’est l’imminence des vomissements les nombreuses fois où, ivre mort, il avait du se relever en pleine nuit pour projeter son corps pantelant vers la porte des chiottes. Mais quelque part au fond de son être la croyance, même superficielle, en la Providence levait un poids de sa poitrine.
Il aimait à penser que ce qui avait débuté sur ces rochers au milieu des crabes verts devait s’achever à l’endroit même où il avait tressailli. Ouroboros, serpent mythique aux anneaux incandescents, l’éternel titan se dévorant tour à tour et accouchant de lui-même devait finir là où il avait vu le jour. Ainsi en était-il de l’ordre du monde si la paix devait être un impératif.
Le calme de la fin d’après-midi sur les vaguelettes couronnées de dentelle blanche le surpris de prime abord. Le monde approuvait l’ordre des événements, il ne pouvait plus reculer, l’ordre de la chaîne de causalités avait été scellé dans l’air du soir; il n’était plus de sa responsabilité d’en changer la direction. Il n’y avait plus d’issue autre que de marcher dans les traces des dieux.
Une seule inquiétude subsistait cependant, étreignant son estomac. Il souhaitait que l’on ne se méprenne pas quant à la signification de son geste. Une ombre se formait lentement au dessus de sa conscience à mesure que la lumière diminuait autour de son corps en apesanteur. Ses parents ne comprendraient pas; ils avaient domestiqué les forces de la nature, apprivoisé la destiné vorace par une vie de privations et de sacrifices. En y repensant à présent, il savait que le vieil homme avait eu tort; son geste raisonnable avait été inspiré par une réflexion erronée. Cette intuition était devenue, au cours des jours précédents, une conviction solidement ancrée dans le haut de son cou, provoquant chez lui des démangeaisons dont il ne parvenait à se débarrasser qu’au prix de sévères mutilations, grattant de ses ongles édentés son cuir chevelu jusqu’à ce que le sang coagule sur le bout de ses doigts blancs. Il ne savait cependant quelle conclusion en tirer. L’homme avait-il réellement le pouvoir de donner un sens entier et univoque à ses actions? Cela était-il seulement souhaitable?
Il n’avait plus froid. L’onde glacée avait emporté dans son étreinte toute forme de sensations autres qu’une caresse ouatée le long de ses membres longilignes. Il sentait les couleurs de ses songes pénétrer ses paupières. Les bras en croix, un trait de lumière bleutée traversa sa chevelure dans un éclat métallique. Il tendit la main, ses ongles ripant sur un objet oblongue. Les yeux écarquillés, des lettres se formèrent qu’il lui sembla reconnaître. Elles éveillaient en lui un vague souvenir au goût d’inachevé. Il ouvrit la bouche mais le cri qu’il attendait ne fut qu’un spasme dans sa nuque.
Le couvercle rouillé de la boîte de chocolats céda sous la faible onde de choc, libérant un mince filet de bulles.

